Le yoga, des pratiques diversifiées

Ethnologue, chargé de recherche au CNRS, Raphaël Voix enseigne l'histoire du yoga dans différentes écoles de formations d'enseignants de yoga.
Il dresse un panorama inattendu du yoga contemporain.
Un foisonnement de pratiques qui témoigne d'un monde abritant finalement autant de yogas qu'il compte de yogis et de yoginis.

JdY  Comment avez-vous débuté vos recherches ?

Raphaël Voix  C'est par les Bauls, ces chanteurs mystiques du Bengale, que mes recherches ont commencé. Je m'y suis intéressé parce que l'on disait d'eux qu'ils pratiquaient une certaine forme de yoga tantrique. J'aimais par ailleurs le fait que leur spiritualité célébrait l'humain plutôt que le divin et qu'elle s'exprimait au travers de la musique. J'ai passé des moments très intenses à leur côté. Ensuite je me suis orienté vers l'étude d'autres yogis pour lesquels l'ascèse se base davantage sur un contrôle de soi extrême, pouvant aller jusqu'à une certaine forme de violence. C'est cette articulation entre violence et yoga qui m'a alors tout particulièrement intéressé, car elle n'allait à priori pas de soi pour moi.

JdY  Quel rapport avec les Naga, ces asètes connus pour leur renoncement total, jusqu'à renoncer au port du moindre vêtement ?

R.V  Il n'y a pas de rapport direct. Mais les Naga s'ancrent dans une longue histoire en Inde de violence au nom d'un idéal de non-violence. Comme plusieurs autres groupes d'ascètes hindous, les Nagas ont souvent manié les armes et ont été amenés à servir les pouvoirs en place en surveillant par exemple certaines routes commerciales ou en jouant le rôle de mercenaires jusqu'au XIXe siècle. Ensuite la plupart de ces groupes ont été démilitarisés.

JdY : Revenons à aujourd'hui, que nous apprend le succès du yoga sur le monde contemporain ?

R.V.  L'objet de mes recherches n'est pas tellement le yoga tel qu'il se pratique en Occident, mais je m' intéresse et suis de très près les travaux de mes collègues dans ce domaine. Une première raison sans doute du succès du yoga dans nos sociétés et surtout du hatha-yoga, est qu'il répond à des besoins qui paraissent relever de registres différents : le besoin de santé et de bien-être d'une part et celui de sens ou de spiritualité d'autre part. Beaucoup de gens viennent au yoga d'abord pour des problèmes de santé (mal de dos, etc.) ou de stress. Le yoga permet souvent d'y répondre de manière efficace. D'autres cherchent dans le yoga davantage une voie spirituelle, un chemin vers une plus grande paix intérieure. Mais ces deux aspirations ne sont pas antinomiques. Il est aussi légitime de se soucier de sa forme physique que de souhaiter méditer ou vivre de manière plus sereine. Or le hatha-yoga permet de répondre à ces besoins différents car il envisage l'humain dans toutes ses dimensions. Il arrive ainsi souvent de passer d'un intérêt pour le yoga à un autre ou bien de les vivre en parallèle. L'autre raison sans doute qui fait le succès du hatha-yoga dans nos sociétés est qu'il n'impose aucune idéologie ou philosophie particulière. Il est avant tout une pratique, une discipline. Tout le monde peut donc l'adopter indépendamment de ses opinions. Cela correspond très bien à nos sociétés dans lesquels nombre d'individus sont sortis des systèmes doctrinaux des religions établies et cherchent du sens par eux-mêmes à partir de leurs propres expériences vécues.

JdY  Le yoga nous révèle un individu étonnamment ouvert à l'autodiscipline et au perfectionnement de lui-même ...

R.V.  Il est vrai que le yoga s'inscrit d'abord dans une démarche individuelle. Il s'est d'ailleurs longtemps transmis dans le cadre d'un enseignement exclusivement individuel. L'idée de transmettre le yoga dans le cadre de cours collectifs est nouvelle. On n'en n'a pas de trace avant le début du XXe siècle. Dans ce cadre l'enseignement n'est pas vraiment personnalisé. Même si certaines écoles de hatha-yoga privilégient bien entendu l'adaptation individuelle, le rythme de la séance et le programme restent collectifs.

JdY Les Etats-Unis ont-ils joué un rôle dans cette diffusion du yoga ?

R.V.  Le succès du yoga aux Etats-Unis est en effet très important, tant par le nombre de personnes qui le pratiquent que par le commerce qu'il génère. Il est vrai également qu'arrivent depuis quelques années en France des formes de yoga qui se sont spécifiquement développées sur le territoire américain. Pour autant, il ne faut pas sous-estimer l'ancrage historique des yogas européens. En France, le yoga remonte sans doute à près d'un siècle : mon arrière-grand-mère faisait déjà du yoga ! Il existe d'ailleurs des écoles de yoga nées en France et qui n'ont que peu essaimé en dehors du pays. Cela est bien sûr dû à la langue, mais peut-être pas uniquement.

JdY  Y-a-t-il de nouvelles formes de yoga ?

R.V.  Sans doute car le yoga ne cesse de se renouveler et de s'adapter de générations en générations. Mais il y a surtout de nouvelles appellations, qui sont autant de "marques" pour se différencier dans ce qui constitue aujourd'hui un champ économique en pleine croissance. Parmi cette immense variété d'écoles ou de lignées de yoga, on peut néanmoins distinguer deux grands groupes en fonction du type de maîtres qui en sont à l'origine. D'un côté, il y a  les enseignements qui se réclament d'un gourou. En Inde, ce terme est noble et n'a aucune connotation négative, il désigne quelqu'un qui a une expérience spirituelle mais qui n'est pas forcément un lettré. Un gourou c'est quelqu'un que l'on choisit parce qu'il nous touche. Un peu comme dans une relation amoureuse, le choix d'un gourou ne peut pas s'expliquer. On entretient avec le gourou un lien affectif fort, scellé rituellement par une initiation. Ce simple lien contribue à nous transformer intérieurement. Par ailleurs, il y a les enseignements qui se réclament d'un acharya, c'est-à-dire d'un instructeur qui indique la bonne conduite à tenir. Il s'agit de quelqu'un qui est lettré et qui est reconnu comme spécialiste d'un traité et/ou d'une discipline qu'il pratique et qu'il enseigne. Son autorité se fonde d'abord sur sa formation : on l'approche en premier lieu pour ses compétences reconnues. La nuance est fine car l'acharya est un individu dont l'enseignement concorde avec sa vie au quotidien.

JdY  Ce n'est pas évident à saisir ..

R.V.  Peut-être que des exemples concrets aideront mieux à comprendre cette différence. Aujourd'hui, l'exemple le plus célèbre d'un gourou vivant est Amma Amritanandamayima. On peut bien-sûr aller la voir par curiosité et prendre son darshana sans que cela n'implique d'obligations. Mais si 'on souhaite approfondir son enseignement, il faut se faire initié. Une fois initié, le disciple entretient un lien trés personnel avec son gourou. Il reçoit son enseignement par sa simple présence, par son regard ou même à distance par un rêve ou une vision. Dans l'autre groupe  on trouverait plutôt les enseignants de yoga (Indra Devi, Desikachar, Pattabhi Jois, Iyengar) qui ont été élèves de Krishnamacharya. Comme son nom l'indique ce dernier était un acharya, c'est-à-dire un instructeur reconnu avant tout pour ses compétences acquises. La difficulté à distinguer les gourous des acharya tient au fait que certains maîtres cumulent les deux statuts : il sont à la fois gourou et acharya. Mais elle tient surtout dans le fait que nombre d'écoles de yoga qui transmettent l'enseignement d'un gourou accueillent en leur sein des individus qui ne souhaitent pas nécessairement prendre l'initiation ou s'engager dans une voie religieuse. C'est le cas par exemple des centres Sivananda qui proposent des cours de hatha-yoga ouverts à tous mais qui ont néanmoins le statut de congrégation religieuse.

JdY  Finalement le yoga est une sorte de support utilisé pour des visées plus larges ..

R.V.  Oui, cela a toujours été une "sadhana" c'est à dire une discipline qui vise la Libération. Mais les moyens mis en oeuvre peuvent être très différents. Par exemple, le Hatha-Yoga mentionne comme moyens les postures, les techniques de contrôle du souffle et de l'énergie, et la méditation. Mais en Inde, il y a eu de nombreuses autres formes de yoga. Les plus répandus sont les yogas issus du grand courant de la dévotion (bhakti) qui requièrent que le pratiquant croie en une divinité particulière à laquelle il rend un culte. La complexité est que souvent ces différents yogas sont mélangés entre eux. Le hatha-yoga a par exemple été adopté par de nombreux autres courants du yoga, comme il a été adopté par le bouddhisme, le jaïnisme ou l'islam. Cela fait partie d'un principe de non contradiction propre à une certaine vision indienne selon laquelle rien ne s'oppose et tout peut être vécu en parallèle.




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