La tradition des soins post partum


Dans notre monde de stress, où les femmes travaillent et sont pressées par le temps, être une jeune maman n'est pas toujours évident.
La palette des soins post partum est donc en plein essor, en yoga comme en thalasso. Chez les peuples premiers où les liens sociaux et la relation à la nature sont encore préservés, ces soins sont les mêmes depuis toujours. Mise en parallèle.

En Amazonie, l'anthropologue Elizabeth Reichel est allée en 1974 avec son fils Antonio de 4 mois dans la région du Miriti-Parana en Amazonie. Celle qui n'était alors plus seulement la chercheuse chez les Tanimuka et Yukuna, mais aussi une femme avec son nouveau-né, se souvient des soins apportés dans ces tribus amérindiennes à la mère et à son nourrisson.   

JdY : Comment les femmes accouchent-elles dans le Miriti-Parana ?

Elizabeth Reichel : Dans leur jardin.      Elles se soutiennent avec un hamac, s'accroupissent sur une feuille de bananier. Un nouveau-né doit être accueilli par la Terre mère avant d'être touché par un être humain. La belle-mère et la belle-soeur l'accompagnent et la frottent avec des orties pour la détourner de la douleur de l'accouchement. La présence des hommes est interdite,  l'accouchement étant le moment où les femmes ont le plus de pouvoir, ce qui pourrait détruire la puissance chamane masculine. Le pouvoir de l'homme tient dans sa connaissance des écosystèmes forestiers ainsi que dans le savoir chamanique des territoires ancestraux; celui de la femme, dans son savoir traditionnel de l'agriculture et dans le fait de donner la vie.

JdY : Existe-t-il des soins particuliers après la naissance ?

E.R. : J'ai été frappée par la douceur de la voix des femmes et de leurs gestes. Pendant l'accouchement, on n'entend aucun cri, la confiance règne. Dès que le bébé naît, la mère le nettoie, le masse doucement et lui parle immédiatement. Si c'est un garçon, elle lui dit qu'il sera un chasseur et un bon pêcheur‚ si c'est une fille qu'elle saura cultiver le jardin. Tant que la femme saigne, elle vit avec le bébé dans l'une des maisons sur pilotis qui entourent la 'maloca', grande maison communautaire habitée par les tribus amérindiennes d'Amérique du sud. Des parentes l'accompagnent, lui préparent à manger.

JdY  Le père est-il autorisé à venir ?

E.R. Le chamane est le seul homme autorisé. Détenteur de la connaissance et d‚'un savoir encyclopédique des écosystèmes dans leur dimension matérielle et spirituelle, il peut donner des conseils aux hommes comme aux femmes. Il entre avec une gourde dont l'eau lave rituellement la mère et l'enfant. Des prières sont dites pour négocier l'équilibre entre le nouvel être, la communauté et la forêt et pour que le lait maternel soit abondant et sain. Puis, il les marque de signes d'appartenance à la tribu avec une peinture rouge. Mère et bébé dorment dans le même hamac. Quand elle sort, la mère porte son enfant dans une écorce d'arbre flexible et douce. Elle ne le quitte jamais. Les nouveaux-nés pleurent très peu car les mères savent ce qu'ils veulent au moindre de leurs mouvements.

JdY Le chamane donne-t-il des consignes particulières à la mère ?

E.R. Toutes les femmes allaitent  leurs enfants et les prescriptions alimentaires données par le chamane sont très codifiées. Quand la femme cesse de saigner, elle va pouvoir vivre avec son bébé dans la maloca communautaire. Alors, un grand rituel de l'insertion se déroule que préside le chamane. Puis, lors du baptême, le chamane devant toute la communauté va expliquer au nouveau-né qu'il est né, de qui il est le fils, de quelle tribu il fait partie. Après quoi, il le présente aux 'Gardiens' surnaturels, les esprits de la forêt qu'il introduit un par un. C'est une première leçon d'écologie : "Vous faites partie de telle société qui fait partie de la forêt amazonienne, de la nature, et du reste du monde".

Lors de ce grand rituel collectif, le bébé est aussi présenté aux sites sacrés qui marquent le territoire tribal. Ceux-ci relient les sphères célestes, climats, astres, constellations jusqu'aux confins du cosmos, et les mondes souterrains, racines, eaux... Le chamane explique comment leur société fonctionne comme un tout et en interdépendance. Dès sa naissance, l'enfant devra être responsable et vigilant pour maintenir ou rétablir les équilibres nécessaires à la vie et à la santé des synergies socio-environnementales. Tout le monde prend soin de tout le monde. Dans cette proximité corporelle avec sa mère, le bébé trouve les bases  d'une intelligence émotionnelle équilibrée. Tout au long de la vie, le bien-être individuel et communautaire est sans cesse recréé.


à lire :
d'Elizabeth Reichel  "The Landscape in the Cosmoscape" In : Sacred Species and Sites. Compilation de G.  Pungetti et al. Cambridge, Cambridge University Press 2012.

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