Ilios Kotsou, les émotions sans concession

Comment devient-on chercheur en intelligence émotionnelle? 

J’imagine qu’il existe de nombreux chemins. Dans mon cas, cela est né d’un désir de comprendre les autres, leurs émotions. Pourquoi certaines personnes parviennent à gérer avec uidité leurs sentiments, même difciles, tandis que chez d’autres, cela reste compliqué? Et puis, depuis les vingt dernières années, s’est produit une rencontre particulièrement enrichissante entre les sciences contemplatives et les sciences modernes, comme les neurosciences. La science vient valider, par exemple, les apports de la méditation.

L’impératif du bonheur tel qu’il est encouragé dans notre société prend-il des formes exagérées? Est-il facteur de stress?

Oui. Lorsqu’on se trompe sur l’objet du bonheur, qui devient un formatage et une norme, envisageable exclusivement à travers le prisme du matérialisme et de la consommation. Et à terme, qui se transforme en une course-poursuite effrénée vers ce que l’on ne possède pas. On se bâtit alors une idée du bonheur qui ne dépend pas de nous mais de conditions extérieures à nous-mêmes. On oublie de savourer l’instant présent, le rayon de soleil qui passe à travers la fenêtre ou le sourire d’un enfant. Si on est toujours ailleurs, comment percevoir le bonheur? C’est à nous de choisir où l’on porte notre regard, même si ce n’est pas toujours simple. Ce qui demande de faire face à ses dif cultés et à ses émotions. Selon la plupart des traditions, le bonheur dépend de qualités intrinsèques. 

Quels reproches adressez-vous au courant de la pensée positive dans le développement personnel?

Le courant de la pensée positive est une idéologie simpliste associée à une vision très matérialiste de la vie, selon laquelle nous serions détenteurs de pensées magiques permettant d’attirer ce qui nous rend heureux. Comme si, en d’autres termes, on pouvait contrôler nos pensées.

Justement, comment faire naître cet état de bonheur sans objet?

D’abord en étant capable de prendre de la distance par rapport à nos pensées. Progressivement, on s’en « désidenti e ». Alors s’amorce une réconciliation avec les différentes parties de notre expérience de vie. À partir du moment où l’on cesse de se confondre avec un sentiment ou une pensée, on gagne en amplitude.JdY Sortir du lm intérieur constitue un premier pas vers la lucidité?I.K. La lucidité est une forme d’attention ouverte et bienveillante. Une première étape pour se relier à toutes les potentialités présentes au sein de chaque situation. C’est parce qu’on a la capacité de reconnaître ce qui est présent qu’on est en mesure de prendre une direction ou une autre. Comment changer quoi que ce soit sans acceptation? Avant de pouvoir sortir d’une pièce, il faut voir la porte, sinon, on se cognera partout à la recherche d’une issue. 

Justement, ce point de basculement, ce rapport apaisé avec soi-même, est délicat à négocier... Ne requiert-il pas une certaine estime de soi?

L’estime de soi peut se comprendre sous deux angles: d’abord en fonction du regard d’autrui, de la comparaison. Elle rend malheureux. Sur le plan psychologique, en se focalisant sur ce qui est différent, on s’oriente vers une stigmatisation des autres. C’est la compétition sociale, qui nous rend si fragiles, et qui n’est ni juste ni éthique. L’autre forme d’estime de soi réside dans l’auto-compassion : notre valeur ne se trouve pas dans le regard des autres, mais dans un regard bienveillant envers soi-même. La douceur ne dépend ni des succès ni des échecs. Finalement, cette attitude nous rend moins dépendants. On parle alors de personnalité hypo-égoïste, c’est-à-dire faiblement égoïste: on est moins susceptible, préoccupé, ou sujet à vexation. On est moins le centre du monde, mais plus ouvert aux autres. Il y a les personnes coupées de leurs émotions, prises dans le refus et le déni; et les autres, ceux et celles emportées par leurs émotions, qui les entretiennent. Les premières se coupent des nourritures essentielles à la vie, tandis que les autres s’y identi ent, avec les dif cultés relationnelles que cela implique... Le développement de l’intelligence émotionnelle consiste à être capable d’identi er les émotions, de les accepter et de vivre avec. C’est une réconci- liation. On gaspille moins son énergie, elle vient alors alimenter d’autres chemins, spi- rituels ou professionnels... car ils en exigent une réserve importante. 

Le yoga cultive des qualités comme le discernement, le contentement, la pra- tique de la vérité, ou l’acceptation pleine et entière de la réalité. Ces qualités vous paraissent-elles nécessaires?

Je vois le contentement comme la capa- cité de voir ce qui est présent, en corrélation avec le sentiment de gratitude, qui naît de la reconnaissance des bienfaits de la vie. Avec la gratitude, on constate que le bon- heur n’est pas dû qu’à notre personne, mais à un ensemble de causes: l’eau courante, la situation de notre pays, nos proches. Le contentement, lui aussi, souffre d’une connotation péjorative. La pratique de la sincérité, je la relierais à l’intelligence émo- tionnelle, dans le fait d’être pleinement pré- sent à ce qui nous habite. Un écueil serait de la confondre avec la spontanéité, qui est souvent plus proche de l’agressivité de la fuite. Être clair sur ce qu’on vit fonde notre ouverture aux autres, qui est le contraire d’une attitude en mode automatique. Quant au discernement, c’est la capacité de distin- guer sa propre observation de son jugement et des commentaires intérieurs. Nous pre- nons nos pensées pour des faits. Ne pas les prendre pour des réalités me paraît aider à l’exercice du discernement. C’est la capa- cité de ne pas projeter. Finalement, le yoga, comme l’intelligence émotionnelle, nous aide à desserrer les poings, à nous mainte- nir ouverts et peut nous apporter les condi- tions d’un bonheur authentique. 

Sur quel corpus, scientifique ou traditionnel, s’établit l’intelligence émotionnelle?

Sur des recherches scienti ques qui viennent valider des intuitions anciennes. Le processus de la pleine conscience, en huit semaines, mis au point par Jon Kabat- Zinn est très clair et trouve sa source dans une sagesse bouddhiste millénaire.

Vous avez coordonné avec Caroline Lesire, le projet de l’ouvrage Se changer, changer le monde, qui rassemble des personnalités aussi diverses que Jon Kabat- Zinn, Matthieu Ricard, Christophe André et Pierre Rabhi. Quelles étaient vos intentions ? 

L’objectif d’Émergences, l’association à la base de l’ouvrage, qui organise chaque année des journées de conférences à Bruxelles, est de partager avec le public le plus large possible les bienfaits d’une meilleure connaissance de soi. Nous avons cherché, dans ce livre, à croiser des regards en apparence éloignés. Ces différentes personnalités se rejoignent sur l’essentiel: prendre soin de notre espace intérieur pour prendre soin des autres, de l’environnement. Ce projet vise à aller contre les stéréotypes selon lesquels prendre soin de soi serait antagoniste avec une vie professionnelle, et à aider à reconsidérer les gens qui travaillent sur eux, non plus comme de doux allumés, mais comme des personnes qui font un travail très concret. Une personnalité comme Pierre Rabhi illustre les accointances entre méditation et écologie. Pour changer le monde à l’extérieur, il faut changer de l’intérieur. Sinon, c’est le monde qui nous change.  

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