Edgar Morin, l’intelligence de la vie

Curieux et enthousiaste, Edgar Morin l’est toujours.
Son chemin est celui d’un homme porté toute sa vie par l’action, la solidarité, l’environnement, les enjeux de la planète et le partage. A 90 ans, ce philosophe et sociologue, initiateur de la pensée complexe, nous invite à un mouvement perpétuel de mise en questions sur nos prises de conscience et  sur nos engagements.

Santé Yoga Avons nous perdu le sens des valeurs ? Si oui, lesquelles seraient à cultiver pour « se vivre ensemble » tout en respectant l’environnement? 

Edgar Morin Je n’ai pas pour vocabulaire le mot valeur. Il est trop connoté de son origine économique. Si dans ce que vous appelez valeur, il y a la prééminence de l’amour, de l’amitié, de la solidarité, de l’associatif et de la curiosité, alors c’est ce qu’il y a de plus motivant dans ma démarche. A ceux qui veulent toujours plus, il s’agit de faire comprendre consciemment ce que chacun sait déjà : l’amour, l’amitié, sont beaucoup plus importants que l’argent. «Ce qui ne se régénère pas dégénère», une phrase qui me fait dire que rien n’est acquis.  Il ne faut pas croire qu’une fois les choses acquises tout se stabilise. Nous sommes dans le mouvement perpétuel de la vie, il faut  se régénérer sans cesse et se «réjuvénéliser».

S.Y. Cela pourrait-il être le fondement d’une éthique universelle ?

E.M. Oui si vous prenez la solidarité et la responsabilité. Ce sont des sources de l’éthique. Nous l’observons même dans les sociétés de mammifères. Regardez chez les loups, l’entraide du clan se fait autour d’un animal malade ou blessé.

S.Y.Voulez vous dire par là que nous n’avons pas suffisamment conscience de ce qui nous entoure et de ce dont nous sommes faits ?

E.M. La conscience d’accord mais là il s’agit pour moi davantage de mise en commun. L’intelligence est une pensée inconsciente. Tout mon corps fonctionne de manière inconsciente, même quand je vous parle maintenant. Mon cerveau, tout ce qui se passe dans mon organisme, je n’en ai aucune conscience. Notre corps est une «machine formidablement organisée» capable entre autre, de se défendre contre les microbes. La conscience, c’est comme la lumière d’une bougie qui vacille. Mais celle-ci peut être étouffée rapidement et il faut essayer de la développer puisqu’il y a des formes de communication universelle.

Il y a une  intelligence de la vie. Elle existe dans le monde animal et elle est également visible dans les plantes. Les végétaux  ont inventé  les fleurs et la sexualité. Une fois qu’ils produisent leurs instruments de reproduction, les graines, ils les enveloppent  dans un noyau, lui-même enveloppé dans un autre, le fruit. Ce qui montre à quel point ils pensent à protéger leur progéniture que le vent  disperse par la suite. Comme vous voyez, il y a une intelligence dans le monde végétal.

Une chose m’a frappé en relisant Seltz. C’est l’histoire d’un arbre blessé. Les Américains avaient tenté de l’effeuiller totalement, alors  l’arbre a réagi en sécrétant un supplément de sève pour reconstituer ses feuilles ainsi qu’une substance anti parasites. Des arbres voisins de même espèce ont sécrété la même substance. Il y a donc eu des communications. Ce qui a permis aux autres arbres de se guérir. Devenons ces arbres !

Je pense que la terre possède une intelligence et une auto organisation naturelle, un feu central des noyaux et des zones permet un fonctionnement parfait. Quant à l’univers, ce que nous en recevons, nous n’en savons rien. Mais,  en se « branchant » l’on peut avoir des prémonitions. En laissant parler nos intuitions qui se vérifient, nous nous rendons compte que ce n’est pas par la conscience mais par des communications inconscientes que nous apprenons.

Il y a quelques jours, j’espérais le coup de fil de la mère d’une amie qui vit au Brésil. Le matin au réveil, je pense à elle et je vois sur mon téléphone qu’elle vient d’appeler. Il y a beaucoup de choses que nous ne comprenons pas. Ce que nous appelons la conscience humaine nous permet de réfléchir par nous-mêmes. Selon moi, ce n’est pas quelque chose qui vient de l’univers.

S.Y. Pensez vous qu’en France nous soyons des individus trop fragmentés ?

E.M. Absolument. D’abord on a disjoint la nature de la culture, disjoint la partie animale de l’homme de son esprit. On a pensé que la nature était faite pour être dominée. En pensant de cette manière, nous avons fait marche arrière.

Les idées humanistes de la Gauche sont mortes en Europe. C’est l’une des raisons qui m’a conduit en Amérique latine. Là-bas, les idées s’expriment sous différentes formes (associations, collectivités) avec une grande vitalité. Bien que l’Amérique latine aie vécu plusieurs dictatures militaires, il s’y développe des mouvements puissants - Lula au Brésil, Correa en Équateur, promotion du peuple indien en Bolivie... Il est donc possible aux bonnes volontés de réaliser des choses. La lutte contre l’enfance délinquante, l‘éducation, permettent un retour à la dignité parmi les plus défavorisés. Je ne dis pas qu’en Amérique du Sud cela soit généralisé, mais la population aspire à mieux vivre. Les populations locales et indigènes ont le sens du Cosmos et une conscience aigue de ce qui les entoure. Depuis toujours, le mot « terre-mère » représente chez eux une idée très concrète. On ressuscite la Pachamama (terre-mère) en la respectant et en la nourrissant.

Les traditions nous donnent le rapport avec la nature, l’idée de semence et de  nourriture saine, les solidarités dans la

famille, avec le voisinage, dans le village, le respect entre générations.

L’Occident apporte la démocratie, le droit des hommes et des femmes. Prendre soin de soi c’est aussi prendre soin de l’autre. L’humanisme européen s’est en partie transplanté là bas.

à lire

La voie, pour l’avenir de l’humanité,
Edgar Morin, Édition Fayard

carnet d’adresse

Centre Edgar-Morin, 22, rue d’Athènes,
75009 Paris - Tel : 33 (0)1 40 82 75 25


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