Jacque Vigne

Jacques Vigne, l’art de l’alternance

Comme son maître feu Sri Vijayananda,  Jacques Vigne est médecin psychiatre et a consacré au moins la moitié de sa vie à séjourner dans les Himalayas. Autant  chercheur que contemplatif, il était en tournée en France pour présenter  son livre «  Ouvrir nos canaux d’énergie par la méditation », fruit d’années de pratiques assidues. 

Santé Yoga : Comment vous sentez-vous en France 

Jacques Vigne : Je passe six mois en Europe tous les deux ans. J’aime passer du temps avec chacun. Mais je ne pourrais revenir vivre en France. J’aurais la sensation d’étouffer. J’ai hâte de retrouver l’Inde et la solitude. Savoir que je vais revenir dans mon ermitage me soutient. Ce serait difficile sans cet équilibre. J’aime l’alternance

S.Y. : Est-ce la manifestation de la fameuse alternance évoquée dans votre livre ?  On y apprend l’importance de l’équilibre nasal sur notre corps subtil … expliquez-nous.

J.V : Peut-être que oui. Il faut savoir qu’il y a une alternance du flux d’air à travers les narines toutes les deux heures, sauf la nuit où le flux se stabilise six heures sur une narine. L’activité de chaque narine est très instructive quant à notre état intérieur. La narine droite ouverte, lorsque l’air y circule, peut indiquer une personne portée sur l’activité, alors que la narine gauche ouverte montre une propension à la réceptivité. Leur situation nous en dit beaucoup sur nous-mêmes. S’arrêter pour les écouter me paraît donc essentiel. Plus on est affaibli physiquement et, ou, psychiquement, plus cette dissymétrie s’accentue. Cela se répercute au niveau du cœur, où l’on ressent des pressions, ce qui a des conséquences sur le corps entier, par la manifestation de déséquilibres. Le travail de méditation consiste donc en un long rééquilibrage des latéralités du corps, permettant de dépasser le mal-être. 

S.Y. : Vos descriptions sont très détaillées, avez-vous vécu cela ?

J.V. : Depuis une douzaine d’années, je pratique cet équilibre droite-gauche, c’est pourquoi ce livre est comme un prolongement de mon premier ouvrage, Le Mariage Intérieur. Le travail de rééquilibrage peut prendre des années. Agissant comme un microscope, c’est la concentration qui amènera à rectifier les déséquilibres de façon subtile. En revanche, les appréhender reste accessible aux débutants.

S.Y. : Le cœur semble stratégique dans ce système, pourquoi ?

J.V. : Tout simplement parce que c’est le cœur qui reçoit les sensations de peurs ou de stress ! On associe donc la partie inférieure gauche du thorax au stress, manifestée par une accélération du rythme cardiaque. L’idée est donc de porter son attention sur le côté droit, ce qui détourne les sensations et permet de s’extraire de l’anxiété. Il y va  ensuite des capacités de concentration et de la volonté de chacun.

S.Y. : Pas une seule fois le mot « kundalini » n’apparaît dans votre livre alors que vous traitez des canaux énergétiques, pourquoi ?

J.V. : Oui j’évite volontairement. Tout comme Ma Anandamayi. Il y a beaucoup trop de cinéma autour de la kundalini parmi les Occidentaux. Beaucoup croient avoir des moments d’éveil alors qu’il s’agit plutôt d’hystérie. Lorsqu’on étudie le sens strict au niveau yogique de l’éveil de Kundalini, ce sont des yogis qui pratiquent une chasteté absolue. Absolument pas dans nos mœurs. Alors qu’on observe plutôt des problèmes de libido, facteurs d’anxiété. Souvent les gens n’ont pas les bases pour cela. 

On a beaucoup à apprendre de l’Inde traditionnelle

S.Y. : La vie de couple est-elle propice à la réalisation du Soi ?

J.V. : Oui. En revanche, dans le sens inverse, si un moine bascule vers la vie de couple, il y a des chances qu’il connaisse la dégringolade.

S.Y. : Quel regard portez-vous sur la vie occidentale aujourd’hui ?

J.V. : A travers les groupes que j’accueille en Inde et mes séjours en Europe, je constate une tendance à la dépression liée à une surabondance de désirs de toutes sortes. Et qui évidemment ne peuvent être satisfaits, créant une frustration et une sorte de dépression latente, toxique pour la vie psychique et la vie spirituelle. Travailler le contentement permet de pratiquer une spiritualité dans le monde, tout à fait valable. On a beaucoup à apprendre de l’Inde pour dépasser cet attrait à l’endroit de la consommation. Ceux qui vivent  à l’intérieur en simplifiant au maximum la vie extérieure y sont davantage valorisés. Je pense surtout à l’Inde traditionnelle car dans l’Inde populaire les gens consomment. Mon maître spirituel qui a suivi la tradition des Swamis de l’Inde pendant 60 ans ne m’a jamais demandé un sou. Il recevait chacun gratuitement.  

S.Y. : Quels souvenirs Sri Vijayananda vous évoquent-t-ils ?

J.V. : Une grande cohérence, il vivait un état de contentement accompagné d’une grande joie. Il a quitté ce corps à cause d’un arrêt respiratoire, sa respiration diminuait progressivement. Cela devait être très angoissant, mais il ne le montrait pas. Il est resté ouvert, accessible et gai pour ceux qui venaient à lui. Même s’il connaissait quelques pertes de mémoire - il avait 95 ans - il donnait beaucoup d’affection. 

S.Y. : L’amour de la méditation, c’est ce qui emplit votre vie ?

J.V. : L’erreur est souvent de croire que la méditation est une recette pour accéder à un état de bien-être. Evidemment, méditer est préférable à la boisson ou à des prises de médicaments. Je vois l’amour par deux entrées : il existe l’amour de la vie intérieure, et l’amour des autres. C’est donc un équilibre à réaliser entre la sagesse et l’altruisme. Si on est plus enclin à la sagesse, on comprendra alors mieux ses propres zones de difficultés, et comme l’on rencontre des difficultés à peu près tous au même endroit, on comprendra mieux les autres. Les deux se développent en parallèle et finissent pas se rejoindre. Le Bouddha disait qu’en se protégeant, on protège les autres, et qu’en protégeant les autres, on se protège soi-même.

S.Y. : Le travail sur le corps subtil s’apparente à édifier une cathédrale, dites-vous.

J.V. : Parce que ce travail intérieur est beau, construit. L’idée est d’aller vers le haut,  vers le divin, afin de produire un ensemble structuré. Cela peut paraître curieux de parler de structures lorsqu’il s’agit du corps subtil, qui est comme un flot d’énergies mouvantes. Mais, à force de donner la même direction aux énergies, elles se forment en un flux. Comme une rivière, les contours sont fixes bien que les énergies à l’intérieur y soient fluctuantes. 

S.Y. : Comment voyez-vous l’avenir des courants spirituels orientaux ?

J.V. : Les courants spirituels et religieux sont très dynamiques en Inde. Le grand avantage de l’Inde en comparaison des monothéismes consiste à ne pas privilégier le dieu créateur, qui n’est en rien un absolu. Trois temples seulement y sont dédiés à Brahman. Donc les théories scientifiques postulant la fin du dieu créateur ne posent pas de problème. Ceci dit, la remise en cause par les milieux rationalistes des dieux personnels, tels que Shiva, Vishnou ou Durga, dérangent les voies dévotionnelles, très fréquentes. Pour écarter les questions de dieux personnels, mon maître parlait simplement du Divin. Quant aux monothéismes, ils ne peuvent lâcher le créationnisme, ce qui explique leurs difficultés. 

S.Y. : Quels seraient vos derniers attachements ?  

J.V. : Les attachements humains. Le Bouddha disait à ses disciples de sexe masculin : les femmes plus âgées, voyez les comme votre mère, celles de votre âge, comme vos sœurs, et les plus jeunes comme vos filles. Cet idéal monastique n’exclut  pas l’affection. C’est tout un travail.

 www.jacquesvigne.fr.st

A lire : Le Mariage Intérieur, Dr Jacques Vigne, Albin Michel

Marcher, Méditer , Dr J.Vigne avec M. Jourdan,  Albin Michel 

Le maître de Jacques Vigne, Sri Vijayananda insistait sur l’ouverture des nadis. En 1950, à la recherche d’un maître, il rencontre la grande sainte Ma Anandamayi. C’est pour lui une révélation, si bien qu’il ne quittera plus le sol indien jusqu’à sa mort en 2010.

Un ouvrage qui ravira les professeurs de yoga par sa précision et sa culture aiguisée de l’Orient. La formation de médecin psychiatre de Jacques Vigne lui a transmis la connaissance scientifique des hommes de l’intérieur. Celle-ci se double de sa propre introspection, menée depuis des années.  Ses pratiques, en parfait yogi, passent par une exploration profonde du corps et du mental. La synthèse de l’ensemble offre un ouvrage dense, allant des mécanismes du corps subtil, aux rapprochements entre bouddhisme et hindouisme auxquels Jacques Vigne assiste en spectateur averti. Il confirme ainsi son rôle de transmetteur entre Orient et Occident. 

Ouvrir nos canaux d’énergie par la méditation, Yoga, Bouddhisme et neurosciences pour mieux gérer les émotions et le vécu corporel, Broché, Dr Jacques Vigne.


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